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#05 Les liens ambigus du Low Cost avec l'Innovation Responsable

Mis à jour : févr. 1

Abstract : En voulant "Faire mieux avec moins pour plus", l'Innovation responsable se veut plus ambitieuse que le Low Cost en prenant aussi en compte les paramètres sociétaux / environnementaux et le partage de la valeur.

L'approche low cost n'est néanmoins pas antinomique. Il faudrait dans ce cas parler de design to cost tout en précisant le sens du terme "design" qui, en anglais , est à la fois le dessin et le dessein soit le sens que l'on donne à son action.

L'innovation frugale (IF) est souvent associée à juste titre à la notion de coût mais aussi de low cost et ce raccourci est, de mon point de vue, source de confusion et il peut être contre-productif en terme d'image véhiculée pour l'innovation frugale (IF) que Responsable (IR) . L'objet de ce post est d'analyser un cas Low cost et de voir en quoi il se distingue ou non de l'IF / IR.

Les principales critiques du Low Cost portent sur son volet social et environnemental mais pas uniquement

L'objectif du Low Cost est de proposer des produits avec des fonctionnalités similaires à un coût inférieur. On utilise pour cela des outils spécifiques (ex analyse de la valeur) et des politiques d'achats agressives. Cette approche est déployée dans nombre d'industries comme le transport aérien et est critiquée sur plusieurs points* :

  • Une valeur d’usage réduite et un faible impact émotionnel (ex facturation des services complémentaires, choix de matériaux pour un produit),

  • Un impact négatif sur la qualité du produit/service ou sa durabilité,

  • Le low cost ne suit pas une éthique particulière qu’elle soit sociale, environnementale.

  • La recherche de l'excellence opérationnelle impose de fortes contraintes sur les collaborateurs, les partenaires et les fournisseurs.

  • Un risque à terme de rentabilité (voir le cas des compagnies low cost).

Ainsi, en regard de l'ambition de l'Innovation Responsable, il existe des différences assez évidentes entre ces 2 approches mais, comme souvent, les choses ne sont pas aussi duales. Dans le cas du transport aérien, il est assez simple de caractériser les méfaits du Low cost mais dans d'autres domaines il faut faire preuve de plus de nuances comme par exemple dans le cas et le contexte français de la chirurgie ambulatoire.

La chirurgie ambulatoire, un modèle low cost ?

Petit retour historique ...

Depuis de nombreuses années déjà, la prise en charge de la chirurgie par la Sécurité Sociale a été fortement réduite et a poussé les gestionnaires des hôpitaux publics/privés, cliniques à profondément revoir à la fois leur politique d’achat mais aussi leur mode de fonctionnement (process et coûts humains notamment).

Il est apparu assez vite que les services de stérilisation intégrés étaient très coûteux. Nombre d'entre eux ont alors été fermés et externalisés dans le privé. De même, afin d'optimiser les installations, il a été décidé de réduire le temps de présence des patients tout en augmentant le flux. Le modèle de la chirurgie ambulatoire s'est ainsi fortement développé. Dans le cas de l’ophtalmologie, la conjonction de ces deux phénomènes a induit un endommagement plus important des instruments chirurgicaux utilisés qui sont très fragiles par nature, d'où une perte d'efficacité de ce nouveau flux.

(c) MALOSA

L'instrumentation jetable est alors apparue comme la solution pour palier à ces dysfonctionnements et ce, au-delà d'une pure logique économique immédiate. Pour être compétitif (et entrer dans la prise en charge), ces nouveaux types d'instruments devaient pouvoir être vendus à environ 5 % du prix d'un instrument classique (10€ vs 200€). Pour atteindre de tels prix de vente, les productions ont dû être délocalisées en Asie où une pince de microchirurgie pouvait être produite pour quelques euros du fait de procédés de fabrication très manuels.

Les effets de ce nouveau modèle sont divers et peuvent être étudiés en utilisant les critères de l'Innovation Responsable (détaillés dans un précèdent post) :

  1. SIMPLICITÉ : - Standardisation de l'offre de soin centrée sur les besoins essentiels des patients, des chirurgiens et du staff, avec une chirurgie plus standardisée et plus sure avec moins de risque de contamination. - Mais dans le même temps, l'offre des instruments s'est réduite tout en étant imposée aux praticiens qui ont dû s'adapter à de nouveaux instruments d'ergonomie et de qualité parfois moindre. - Le coût d'achat des instruments étant très concurrentiel, la qualité des instruments, en grande partie finis à la main, n'a pas toujours été maintenue.

  2. ACCESSIBILITÉ : même s'il existe de grandes variations de prestations notamment entre le privé et le public, le bilan est positif car l'offre actuelle permet un accès aux soins assez large en France en particulier.

  3. DURABILITÉ : Le recours au tout jetable a généré une forte augmentation du volume de déchets. Les produits à usage unique, potentiellement contaminés, sont détruits dans des filières de recyclage spécifiques le plus souvent par incinération (filières en partie financées par les industriels). Comme le rappelle Olivier Toma, Fondateur de l’Agence Primum Non Nocere, « La chirurgie de la cataracte, avec 650 000 interventions par an en France représente autant d’émission de CO2, qu’un avion durant 400 tours de terre » soit « pour chaque patients opérés ; 1,5 kilo de déchets d’activités de soins qui doivent être transportés et incinérés, 830 grammes d’ordures ménagères, 340 grammes de cartons, 63 KWH d’électricité, 124 litres d’eau consommés et 17,45 kilos de CO2 »... Ainsi, sous couvert du bénéfice patient et des contraintes budgétaires, le secteur est un pollueur par ailleurs assez méconnu du grand public.

  4. CONTRIBUTION : - L'externalisation de la stérilisation, le recours au tout usage unique (fabriqué en grande partie à l'étranger avec les critères sociaux locaux) a permis un nouveau partage de la valeur mais difficile de statuer sur le bilan économique et social voir éthique faute de réelles études sur le sujet. - Enfin, sur le fait de passer à du matériel tout usage unique, il serait aussi intéressant de s’intéresser à la position de nos voisins allemands où ce modèle n'existe pas.

  5. PARTAGE DE LA VALEUR : - La pression sur les prix a fait émerger de nouveaux fabricants, principalement asiatiques, et mis en difficulté les acteurs historiques locaux du fait de politiques d'achats très agressives, elles-mêmes permises par des nouveaux leviers de négociation possibles (volume). - Du côté des centres de soins (du fait de la pression sur les taux de remboursement), le secteur privé s'est concentré sur des chirurgies volumiques permettant d'assurer leur rentabilité, laissant au secteur public des chirurgies moins valorisantes. Mieux organisé, mieux équipé, plus rentable l'attractivité du secteur privé s'est de fait renforcé aux dépens du public. - Enfin, on aurait pu s'attendre à ce que le développement de l'hospitalisation à domicile favorise un partage plus équilibré de la valeur mais force est de constater que cela n'est pas le cas.


Ainsi au global, le recours à ces instruments jetables dans la chirurgie ambulatoire a eu de grandes vertus mais aussi de forts impacts sociaux et environnementaux.

On y trouve nombre d'éléments d'optimisation qui sont parfois du Low Cost mais aussi des effets indirects souvent non quantifiés et pour certains difficilement quantifiables . De fait au delà de la distinction IR / Low Cost, l'un des points les plus intéressant est que, aucun des acteurs n'a et n'avait une réelle compréhension des conséquences de ses décisions, chacun cherchant à optimiser son pré carré tout en induisant des effets inconnus sur les autres acteurs de la chaîne de valeur.

L'Innovation Responsable, non pas du Low Cost mais du design (dessin / dessein) to cost

Ainsi, si elle en partage certains objectifs , l’Innovation Responsable se distingue du low cost car la recherche du coût bas n'est pas le seul leitmotiv. En voulant "Faire mieux avec moins pour plus" (à l'image de l'innovation frugale), l'Innovation Responsable se veut plus ambitieuse que le Low Cost en prenant aussi en compte les paramètres sociétaux / environnementaux et le partage de la valeur. Pour ce faire, l'approche systémique et l'(hyper)collaboration(**) avec les acteurs sont à la fois complémentaires et essentielles.

Ainsi, inclure la notion de low cost dans l’Innovation Responsable n'est pas contre nature mais il faudrait dans ce cas parler de design to cost tout en précisant le sens du terme "design" qui, en anglais , est à la fois le dessin et le dessein soit le sens que l'on donne à son action.


( *) C. Chaptal de Chanteloup « L’expérience client en temps de crise », Harvard Business Review (Edition Web), 19-févr-2019

(**) N.Radjou J.Prabhu, "Le guide l'innovation frugale", Diateino, Oct 19

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